Sam Baron, designer collectionné

Le designer Sam Baron vit et travaille entre Paris, Lisbonne et l’Italie, où il dirige la création du département design de Fabrica (le fameux centre de recherche et de communication de Benetton). A 33 ans seulement, il a déjà collaboré avec Louis Vuitton, Christofle, L’Oréal, Corinne Cobson, Sephora, Vista Alegre, le Musée des Arts Décoratifs de Paris, Renault, Ligne Roset, De Beers et Bosa Ceramiche. Rencontre.

Sam Baron himself
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Pierre Doze m'avait parlé de Sam Baron. Je cherchais pour une improbable fabrique espagnole et familiale de figurines en porcelaine un directeur artistique et, un samedi, nous avions pris un thé à l'heure du pastis, au Fumoir. J'ai retrouvé les notes enthousiastes que j'avais prises pendant les premières minutes de notre rencontre, en empruntant au champ sémantique que laboure la "chasse de têtes" : vrai talent - sûr de lui - travaille le décalage - book astucieux - beaucoup d'idées - intelligent - ambitieux - énergie - curieux - international - sait raconter les histoires - orgueilleux - humour. Depuis, nos rapports ont vite gagné en chaleur. Nous nous voyons les jours fériés, lorsqu'il transite par Paris avant de rejoindre Lisbonne où vit Luisa, son amoureuse.

La dernière fois, c'était un jeudi comme un dimanche, celui de la Toussaint, et Sam rejoignait cette fois sa famille dans le Nord. Nous avons avalé un croque monsieur et une salade tiède de gnocchis au Wepler, entre deux trains et en fumant beaucoup de cigarettes, puisque c'était jour des morts.

La dernière collection de Sam Baron pour Secondhome
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La dernière collection de Sam Baron pour Secondhome
©Secondhome



« - C'est toi qui as dessiné ton sac ?
- Non, on dessine les choses pour les autres. Je trouve beaucoup plus riche de répondre à une question que quelqu'un te pose que de se dire à soi-même "c'est pour moi, donc je le fais comme ça". Si c'est pour toi, c'est seulement parce que tu fais partie de la cible.
- Pourtant, c'est toujours une expérience qui t'amène à dessiner des objets ?
- Oui, mais c'est la base. T'as des fleurs, t'as de l'eau, il te faut un vase. Tu sais que le vase doit pouvoir contenir l'eau et les fleurs. Mais rien de plus compliqué. Ensuite, c'est ce que l'on vit, comme tout le monde : se laver, se réveiller, manger, travailler...
- Tu veux dire qu'un designer paraplégique ...
- Je pense qu'il n'y a pas de place pour un designer paraplégique. J'y pensais l'autre fois, j'imaginais un accident et tu te retrouves en chaise ; je pense que t'arrêtes de faire ce métier là.
- Parce qu'il y trop de chaises déjà ?
- Des chaises qui roulent, il n'y en pas trop. Mais je pense que le monde du design est fabriqué et que les gens n'ont pas envie de te voir débouler en chaise, et parce que pour les stands de Milan et les salons ... t'es obligé d'avoir la pêche et tes deux jambes."

Sam n'a pas vu la télé avant l'âge de 18 ans. Son père, agent foncier, a décidé un jour avec sa mère, prof d'anglais, qu'ils voulaient une ferme. Ils sont partis dans le Jura en 1972, et se sont entourés de moutons et de chèvres pour faire du fromage. Après la ferme sans toit, ils ont acheté d'autres maisons dans le village, et ils ont commencé à faire Table d'Hôtes. Sam a passé toute son enfance à travailler avec ses parents sous le regard méfiant des gens du village, qui n'ont jamais accepté vraiment ces dingues de la ville qui se trompent d'animaux, et élèvent des moutons au pays des vaches et du chocolat Milka. Rapidement, les clients sont venus par cars entiers à leur Table d'Hôte, devenue Ferme Auberge. Même si les voisins trouvent ça bizarre (ce garçon qui n'a "toujours pas de métier"...), Sam n'a aucune intention de "reprendre" l'affaire familiale, ensemble d'établissements prospères.

Nous étions le 1er novembre, et la mort ne nous a pas beaucoup quittés cet après-midi là. Mais nous avons aussi parlé de Paris, si belle et tellement plus élégante que Londres, de la pluvieuse Lisbonne où vit Luisa, le soleil de Sam, (-"c'est la meilleure", dit-il les yeux brillants-, "elle fait un doctorat sur le computing"), du design qui n'est pas un mot mais un métier, des valises qu'il fait au moins deux fois par semaine, et de la vie des représentants de commerce. Nous avons échangé sur Al Gore, qu'il a rencontré à Milan et qui l'a beaucoup impressionné, et sur le Grand Soir, auquel il ne croit pas. Nous avons communié dans l'enthousiasme pour les entreprises communautaires en général, pour les charrettes qui remontent 70 vélibs d'un coup aux stations de Montmartre en particulier.

Ensuite, Sam a parlé des collectionneurs : « Ce sont des malades. Un jour, j'étais invité à la biennale de Saint Louis de Vallauris, et on installait. J'étais sur l'escabeau et un mec est venu me dire : « j'ai vraiment aimé la bonbonnière XVIIe que vous avez revisitée ». Je réponds "le melon coupé en deux avec des plantes bizarres qui poussent ?", parce que pour moi c'est un objet hybride, pas du tout une bonbonnière XVIIe. Puis le mec nous dit "j'habite à Nice, venez dîner avec moi ". On y va en train, et on se met à parler des collectionneurs. Je lui dis ce que je pense, que ces gens me font flipper, que ce sont des barjots. Je lui en parle longtemps, il commence à rentrer dans la discussion et l'alimente dans le sens où elle va : "c'est vrai que ce sont des gens compulsifs, qu'il y a quelque chose de pathologique dans la collection, toute leur vie est régie par ça, d'aller acheter la baguette jusqu'à visiter une foire d'art contemporain c'est la même tension, ils sont sans pitié et vivent dans une compétition entre eux insensée, etc." Et beaucoup plus tard, il m'a dit « je suis collectionneur, j'ai été un des premiers à acheter vos pièces". »

Enfin, Sam a raconté la remarquable expo de Konstantin Grcic au Musée des Arts Décoratifs, qui associe des pièces des réserves du Musée et des objets du designer allemand, avec des mots de Pierre Doze. « Des mots super intelligents. Beaucoup plus que des légendes. Des résonances poétiques, parfois délirantes ou juste très belles et subtiles qui passent dans une boîte à affichage digital au dessus de ces étranges diptyques en 3D ».

Puis Sam a pris son train pour Saint Quentin et les cimetières familiaux.

Article publié le 6 juillet 2009

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